Vivre en état de coma amoureux

L'air était épais ce soir, presque préhensible. Il m'empêchait de marcher. Presque. Préhensible. J'aimerais le tenir dans mes mains, le tordre, exprimer la rage qui me tenaille. Empoigner cette sourde colère qui vient de jaillir de moi-même contre moi-même. Colère contre ce que je suis ou plutôt, parce que je ne suis pas, parce que je n'arrive toujours pas à devenir celui que je voudrais être, parce que je suis au même point qu'il y a onze ans, quand j'ai commencé ce blog, parce que je suis toujours seul à écrire dans cette pièce à peine éclairée, parce que je porte à mes lèvres un whiskhy 16 ans d'âge, fort et âpre comme l'envie me prend de mettre à fond un Joy Division, à fond, une musique qui sort des ténèbres, épaisse, forte et âpre.

This is the way, step inside.

Les années ont passé et je suis toujours spectateur de ce qui se déroule autour de moi. J'observe le bonheur des autres, ne parvenant pas à y participer moi-même. Je regarde le bonheur des autres, position hautement frustrante et atroce à vivre... Enfin atroce, entendons-nous bien. Atroce intérieurement car pour tout le reste, je vis dans un confort maximal. Un confort matériel. Je suis toujours seul et je regarde les autres s'aimer, restant comme paralysé par une main invisible, tortureuse, torturante, innommable. Impréhensible et donc, imbattable.

Comment combattre une ennemi inconnu et invisible, comment vaincre ce qui n'est pas ? C'est ici un constat déplorable que j'écris à nouveau sur ce mur des lamentations, cette portion d'espace web, ce cri au monde entier et en même temps, à personne.

L'air était épais ce soir, presque préhensible. Il m'a donné envie d'écrire. Je ne sais pas pourquoi. J'ai ressenti l'envie alors que j'allais rentrer chez moi. Je revenais du restaurant avec mon père. J'y avais vu une fille vaguement espagnole, une fille qui m'avait plu il y a un mois, une fille avec qui j'avais parlé longuement, une fille que je n'avais pas revu, faute de savoir quoi dire. Un coup dans l'eau même si il n'y avait eu aucun coup et encore moins d'eau. Elle me plaisait pourtant. Je n'avais pas su quoi faire.

8 ans de célibat et toujours ce constat macabre et douloureux. Presque rien ne s'est passé. J'ai certes la chance d'être toujours vivant, de ne pas pas avoir été tué par une maladie, de ne pas avoir été abattu comme un chien par un abruti de terroriste. J'ai toutes ces chances-là. J'ai aussi la chance de pouvoir tenir mon rang, de vivre ma vie fonctionnelle, d'être bon dans ce que je fais dans le milieu professionnel. J'ai reçu une partie de la boite à outil mais il me manque l'essentiel, le moyen de rentrer en connexion avec l'autre côté de l'Humanité, la beauté, l'amour, la femme.

Je ne me rappelle plus quand j'ai été amoureux pour la dernière fois. J'ai mis des barrières, j'ai savamment construit des murs autour de mon être, pour ne plus être déçu, pour ne plus souffrir, pour ne plus me sentir incapable devant la complexité, celle que je ne peux appréhender, celle qui me paralyse.

L'air était épais ce soir, presque préhensible. Je suis alors rentré, je me suis assis face à cet ordinateur, bizarrement triste comme cela ne m'était plus arrivé depuis longtemps. Spécialiste de l'indifférence, je pensais être sauvé. J'ai donc mis Joy Division fort, je me suis enfoncé dans le fauteuil et j'ai commencé à écrire. Un whisky m'a appelé sur la cheminée et me voilà à goûter le nectar tout en écrivant ce texte.

J'ai parfait mon indifférence face à l'autre genre, amélioré ma résistance, je suis devenu une espèce de mutant asexué. Et aujourd'hui je vois les limites, je ressens la souffrance, les digues lâchent une à une telle de frêles fétus de paille alors qu'un mois plutôt, elles étaient de béton armé. La vague me submerge, je veux de l'autre, l'envie d'étreindre me consume à nouveau et la torture n'en est que plus vaste tant la tâche paraît insurmontable. La peur envahit tout mon être et je ne demande qu'une chose, être libéré de cette envie, retrouver l'indifférence, revivre ma non-vie, reprendre ma ligne fonctionnelle, sans aspérité, sans désespoir, sans conscience. Vivre déjà en état de coma amoureux. Pas d'amour, pas de souffrance, juste le choix de la facilité, juste le vide organisé.

L'air était épais ce soir, presque préhensible. A couper aurait dit un autre. Cet autre que je ne suis pas.

 

A écouter en lisant ce post, Joy Division sur l'album Closer : Atrocity Exhibition

A boire : Lagavullin 16 ans d'âge.

 

 

 

 

Les commentaires sont fermés.