Le fond

Si dans l'expression 'toucher le fond', le fond ne signifie pas la mort, alors je pense que je l'ai atteint. Les dernières semaines furent extrêmement difficiles. D'autres symptômes se sont ajoutés mais il faudra encore attendre un mois pour que je passe un dernier examen du cerveau. Les maux de têtes sont permanents. Je ne pense pas avoir quelque chose de grave, à force de réfléchir et d'essayer de comprendre, je pense que je suis dans une noire dépression et plus que certainement, la première vraie de ma vie. Je suis au bout d'un processus qui m'a mené au fond. Depuis quelques semaines, il n'y a pas un moment qui puisse extirper mes pensées d'une noirceur incommensurable. Enfin, il y a eu un moment, bref éclair dans les ténèbres, et j'en parlerai plus tard. Sinon chaque jour m'amène à tordre les idées noires qui encombrent mes pensées. Je pense à la mort, la mienne future, celle de mes proches, futures et passées, des faits divers me marquent au-delà du raisonnable comme si je sentais la douleur de toutes ces victimes et de leurs familles, je pense à mon avenir — ou plutôt à mon non-avenir car je ne vois en ce moment plus aucune issue, je suis aux abois, le bout du tunnel est un mur, un mur noir, sans joint et d'un seul tenant, je ne puis le briser — je pense à mon contexte familial qui se réduit à peau de chagrin. Si la fin du monde avait été le 21, j'aurais pu dire juste avant la chute du météorite fatal que ma vie était ratée — à vrai dire, je n'ai plus de mot pour traduire une telle déchéance.

J'ai pris une semaine de congé en pensant que j'avais trop travaillé et que cela me ferait du bien. Je tourne ici sans but, j'ai juste envie de me taper la tête contre les murs, en finir avec tout ça ou avec tout ce non-ça. C'est en effet seulement par le néant que je parviens à me définir, la négation, l'alpha sans l'oméga, le privatif qui aspire, annihile, efface tout, l'alpha qui nie l'existence et qui sème tristesse et désolation. A un moment où toutes les familles se retrouvent au chaud, derrière le mur et festoyent sans discontinuer, humblement ou dans la richesse, je me retrouve seul ou quasi. J'ai passé Noël avec mon père, sa nouvelle compagne étant hospitalisée pour une opération d'urgence due à des cellules cancereuses trouvées dans son corps. Mon père n'a pas de chance, il a mis cinq ans d'un veuvage triste pour se remettre du décès de ma mère et voilà qu'à peine le bonheur retrouvé, la maladie tente à nouveau d'y mettre fin. Ce fut donc un réveillon calme, dans l'intimité d'une certaine douleur retenue. 

C'est dans ces moments-là que je me dis que j'ai dû rater quelque chose, je sais que je l'ai déjà dit mais cette idée est obsédante. Je ne peux avoir d'enfant certes mais une femme, quelqu'un à aimer, à chérir... l'envie d'une complicité tendre, de 'toucher', d'amour.

Le seul éclair du mois de décembre fut pendant cette nuit dite de fin du monde. Alors que nous faisions la fête pour conjurer le sort sur le marché de Noël, j'ai revu une fille que je connais depuis très longtemps et qui m'a toujours plu. J'ai finalement la soirée chez elle avec plusieurs de ses amis et au moment de partir, au petit matin, elle m'a fait comprendre que je pouvais rester dormir avec elle. Une peau infiniment douce et des bras tendres, une belle personne que j'ai serrée dans mes bras pendant des heures dans ce lit où nous nous sommes aimés jusqu'en fin d'après-midi. Je m'y attachais comme une bouée, comme quelqu'un en manque − non pas de sexe − mais de tendresse, de peu et de chaleur humaine. Je compris qu'elle aussi, elle avait ce besoin. Nous sommes peut-être beaucoup ainsi, des âmes seules, immergées dans la détresse, implorant le toucher de l'autre. J'ai l'impression d'avoir caressé son dos ou son bras pendant des heures mais c'était peut-être un rêve, dans un demi-sommeil. Au moment de partir, je lui demandai si elle désirait que l'on se revoit et comme d'habitude, c'était non car elle m'a dit qu'elle avait imaginé depuis un certain temps sortir avec moi mais que c'était purement intellectuel et que maintenant, elle sentait bien qu'elle n'était pas amoureuse de moi... Je n'étais pas amoureux d'elle non plus mais cela aurait pu rapidement venir, j'ai une grande envie de la revoir mais je sais que cela n'arrivera pas. Une nuit, je me suis senti vivant et si réellement cette nuit-là avait sonné la fin du monde, ce n'était finalement pas si mal d'en finir comme cela, dans les bras d'une jolie blonde aux yeux bleus et à la peau douce comme le velour de l'écrin.

Alors que faire? Marcher dans le noir absolu, avec ce poids incommensurable en espérant que ce soit dû à l'hiver, attendre le printemps et une douce princesse, espérer la guérison des proches malades, souhaiter que tout cela se finisse bien, espérer retrouver le sourire, chasser ces larmes dans mes yeux et briser l'atroce solitude de ce siècle où la communication omniprésente finit par étouffer la vraie communication, celle du coeur et des sentiments.

 

A écouter en lisant ce poste, le morceau "L'étranger" par Tuxedomoon sur l'album 'Suite en sous-sol' (1982)

 

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