• L'intime

     

    Je déteste cette période de fête, laquelle se révèle être la pire pour les célibataires à famille éclatée. J'ai une fois de plus atteint la limite de ce que je pouvais supporter de solitude. Hier soir, j'ai été au restaurant avec mon père et c'était bien. Aujourd'hui cependant, je suis toujours en train de me demander pourquoi je me suis levé. J'ai vidé le lave-vaisselle, j'ai mangé une chose différente toute les heures, j'ai regardé trois films pendant que le poêle émettait son doux ronronnement. Je me suis terriblement ennuyé ; j'ai même pleuré en regardant un film débile de Noël, ce qui prouve que je suis terriblement loin. J'ai aussi longuement pensé aux trois personnes d'un entourage lointain qui se sont pendues durant ces mois de novembre et décembre. Deux victimes de l'amour perdu et le dernier victime de sa solitude. C'est effrayant de pouvoir penser que l'on peut en arriver là car ces suicides en sont pas des appels à l'aide. Quand on passe une corde autour de son cou, il s'agit réellement d'en finir ; c'est effrayant mais je comprends tellement ces personnes. Mon point de non retour est pour l'instant si proche que je peux franchement presque appréhender ce moment ultime où la balance entre rester ici sur terre et disparaître à tout jamais penche vers la solution définitive. Je comprends ces personnes, je dirais même que je les admire car il faut un grand courage pour se passer la corde autour du cou et basculer dans le vide et même si le moment où l'on se sent partir doit être particulièrement court, il faut oser. Je pense que je n'aurai jamais ce courage. Pourtant, si cette situation dure encore quelques années, aurais-je un autre choix? 

     

    Et pourtant, tout s'explique ! Bien qu'ayant de multiples amis, il est un temps où, quand les familles nucléaires se désagrègent  (grands-parents tous décédés, mère décédée, soeur immigrée , seul mon père est là, vaillant), il est urgent voire vital d'avoir sa propre famille, l'homme vit en groupe, en troupeau ou en couple. Celui qui rate le coche, celui qui est dans l'impossibilité de créer un couple, un noyau, ou des enfants, est nécessairement condamné à la solitude. J'emploie le mot "condamné" car oui, j'ai l'impression d'avoir pris une peine de prison, emmuré dans la solitude sentimentale ; une prison dorée certes mais une prison tout de même. La question est de savoir la durée de la peine. 38 ans de vie et, décompte quasiment macabre, 4 ans et demi de relations sentimentales. Plus les années avancent et plus ce calcul d'apothicaires me rend malade car le nombre des années 'sans' est si important. Je me demande si mes amis se sont déjà posés la question de savoir les raisons des situations. Ils sont tous en couple, souvent mariés, divorcés et quasiment immédiatement à nouveau en couple, parfois même sans aucune coupure entre leur ancien mariage et leur nouvelle relation, laquelle même se superpose à l'ancien mariage dans beaucoup de cas. Comment font-ils? 

    Quoi qu'il en soit, il est clair que ces amis-là (c'est-à-dire tous) sont pris par le tourbillon de leur propre vie et que des jours comme ceux-ci, ils ont autre chose à faire que rendre visite à l'éternel célibataire, qui est pourtant en train de se morfondre chez lui et qui est tellement atteint par la situation, qu'il n'a plus la force de sortir pour aller mendier de la compagnie (la neige n'aidant pas).

    Personne ne connait le drame intime que je vis sauf les quelques rares lecteurs de ce blog. Il est bien écrit "drame intime", càd surtout intérieur et donc, loin d'un drame matériel qui serait aisément améliorable, il n'appelle aucune sorte de solution. "Drame" est peut-être trop fort, "désespoir" est peut-être plus approprié. Soit. Si j'étais chrétien, je pourrais prier. Je suis darwiniste et il faudra me contenter de végéter dans cette situation, attendant l'hypothétique miracle qui me rendra le sourire. Malheureusement, je sais aussi, comme je le rappelle souvent ici, que pour attirer l'amour, il faut être bien à l'intérieur, il faut sourire. Comment faire donc quand ce n'est pas le cas? L'enfoncement est total dans ce cirque, dans ce cercle infernal.

     

    Je sais que je radote, que je me répète sans cesse… mais telle est ma vie. Que ceux qui après ma mort et qui voudront me connaître de l'intérieur puissent intégrer ce puissant désespoir qui est le mien, me paraît être le plus important dans ce que je veux laisser. Ils seront passés à côté de cela. Ils pourront se dire que jamais, au grand jamais, on ne connaît quelqu'un.

     

    A écouter en listant ce post : le silence.